dimanche 16 juin 2013

SHIN : Shintaido et Performance

Pour clore la série de cours "Performance et Shintaido" que Tania et moi avons donnés à l'université Unirio, une performance intitulée SHIN est organisée avec tous les participants, le 26 mars, aux abords de la plage de Copacabana.

Chaque acteur-performer en herbe a préparé pour l'occasion une tenue particulière d'une seule couleur: Rodriguo en bleu, Samara, Tania, Rachel et moi en blanc, Marcelo en jaune, Laetitia en doré...  Nous nous préparons dans la salle de l'université Unirio où nous avions coutume de pratiquer. L'ambiance est à la célébration. Je n'échappe pas au grimage et me voici le visage tout blanc et les lèvres peintes en rouge, vêtue de la traditionnelle hakama. Une fois prêts, nous partons dans une marche lente et méditative, à travers la ville pour rejoindre la plage. Les passants nous regardent, mi-amusés, mi- curieux. Le carnaval est terminé depuis plus d'un mois et il n'est plus de saison, en principe, de se travestir. Mais Rio tolère les exceptions et aime l'excentricité. Traversant un tunnel, nous commençons à entonner les voyelles de Tenshingoso... Aaah... Eeeh... Iiiih... Ooooh... pour nous préparer mentalement et énergétiquement. 

Une fois sur le lieu de la performance, chacun se met en place et commence à performer. Les mouvements s'enchaînent avec fluidité: Tenshingoso en seiza, debout, en se déplaçant... avec la voix, méditation en seiza. Dans un premier temps, chacun performe dans un espace - son île -  qu'il a lui-même défini par des objets (fleurs, plumes, tapis, terre). Dans un second temps,  on se déplace à la rencontre d'une autre personne avec qui s'engage un kumite. Rien n'est programmé, c'est une improvisation totale en relation avec ce qui se passe. Tout s'enchaîne librement sans directive.

Les passants s'arrêtent et nous regardent. Certains nous photographient. Les automobilistes ralentissent également. C'est grisant de pouvoir exprimer les formes de Shintaido à l'extérieur du dojo, dans un espace public. Nous nous engageons ensuite sur la plage en ligne, en faisant la marche des Fleurs. Celle-ci se transforme ensuite en un grand Eiko dai jusqu'à la mer, puis se termine wakame taiso sur place, en harmonie avec le rythme des vagues. Des kumites plus libres s'enchainent, inspirés par la mer, le ciel et le vent. Certains entrent dans l'eau. L'émotion est palpable, la connexion entre les personneset la nature, saisissante. Ten-Shin-Jin feeling... 

L'expérience est magnifique. Chacun ressort ému et un peu transformé par la performance. Les mouvements ont été exécutés dans un sentiment d'offrande et de don pour soi, pour les gens, pour la ville et pour la nature. Une occasion unique pour chacun d'exprimer sa jouissance d'exister. Ichi-go, 
ichi e: une chance, une vie.




Tenso
Tenshingoso Kumite


Wakame taiso 


Tenshingoso E



Tenshingoso Um 




Tenshingoso kumite 


Eiko dai jusqu'à la mer
                                 
Wakame taiso face à la mer
                                       

lundi 4 février 2013

Shintaido et Jam de Contact Improvisation


C'est pour donner un cours de Shintaido préparatoire au Festival de Contact Improvisation que j'ai été invitée. L'évènement se déroule dans un lieu que j'apprécie particulièrement :  sur la piste Heliporto située dans la forêt de Tijuca, surplombant la ville de Rio, en face de la statue du Christ de Corcovado, dans les nuages. Existe-t-il un meilleur endroit pour pratiquer Tenso, l'expression vers le ciel?

Il est 18h. L'averse estivale n'a pas découragé la vingtaine de personnes qui se retrouvent sur la plateforme de l'Héliport, lieu idéal pour démarrer le festival de Contact Improvisation de Rio. La piste surplombe la ville et frise les nuages. Certains sont venus à pied, dans une marche lente et silencieuse, empruntée à un rituel des indiens Tupis-Guaranis. La vue est splendide, et les regards sont émerveillés par la magie de l'instant. Entre deux averses, le soleil illumine le littoral, le pain de sucre, la mer... Des arcs-en-ciel apparaissent et nous sommes éblouis par la beauté du paysage que les mots peinent à décrire. Les organisateurs du Festival m'ont invité à donner une partique de Shintaido pour préparer la jam, c'est-à-dire la pratique libre des amateurs et passionnés de Contact Improvisation. Le Contact mêle la danse improvisée à une recherche empruntant aux arts martiaux, notamment à l'Aïkido. J'y trouve également de nombreux points de rencontre avec le Shintaido. 






Après le mini-keiko, nous commençons à danser librement, entre Ciel et Terre, l'ambiance est à la joie et à la célébration. La pluie s'est arrêtée et le vent qui souffle entre dans nos danses. Lorsque la nuit tombe, nous allumons chacun une bougie que nous tenons dans nos mains. Le cercle se resserre protégeant les flammes du vent. Dans un rituel improvisé, nous honorons Hikari, la lumière et la vie. 
La jam se termine par des chants et des mouvements spontanés. Nous reprenons le chemin de la descente. La brume a envahi le paysage et j'ai l'impression d'être dans les montagnes de Chine. 
De retour à la maison, le corps vibre encore de ses perceptions nouvelles et vivifiantes. Dehors, le bruit assourdissant de la pluie a repris de plus belles, mais les danseurs sont maintenant tous au sec, heureux...

Contemplant l'arc-en-ciel 


Ciel et mer à perte de vue 

Danser sa joie

Tenso

Ten-shin-jin-hitto-bito-ware-yitai 


Corcovado dans les nuées
Hikari : la lumière 



vendredi 18 janvier 2013

Master Class de Shintaido à l'Université UNIRIO

Suite au stage international de Shintaido en Californie, Tania Alice qui est au professeur de performance à l'Université UNIRIO et qui étudie le Shintaido avec moi depuis un an, m'a proposé d'offrir une Master class au département de théâtre, dans le cadre d'un colloque. J'ai accepté avec grand plaisir évidemment. Mon intervention s'intitule "L'espace relationnel dans les arts martiaux japonais".




Devrais-je porter mon keiko-gi et mon hakama? Je me pose la question car, en cet été précoce, le thermomètre indique 40 °! Je me décide finalement à le mettre, l'habit faisant aussi le gorei-sha... La salle est pleine, environ 45 personnes, des étudiants, acteurs et performers en herbe, mais aussi des chercheurs et des professeurs... J'ai préparé un power-point dans lequel j'ai inséré des belles photos de pratique. J'y présente également une partie de la recherche que j'ai menée en 2006, sous la direction de Pierre Quettier, dans le cadre de mes études d'ethnométhodologie. Un article que l'on peut lire en ligne en résume la teneur. Je mets l'accent sur la notion de "Ma" 間, ou "espace relationnel", prenant comme point de départ la théorie de l'"être-entre"(ou ningen 人間) du phénoménologue japonais Watsuji.






Je suis heureuse de présenter le Shintaido à autant de personnes passionnées par le mouvement, l'expression,  la performance, l'art. Mettre en lien le Shintaido et la pratique théâtrale est aussi un souhait que je nourris depuis longtemps. En préparant ma présentation, je me suis rappelée que l'histoire du Shintaido fut, dès son origine intimement liée au théâtre. Après le lycée, Aoki sensei, fondateur du Shintaïdo, avait commencé à étudier le droit à l'Université de Chuo, mais il y a suivi également des cours de théâtre. Pour disposer d'un corps qui réponde mieux aux exigences de la scène, il se mit à fréquenter le Club de Karaté de l'Université...

La présentation est suivie par une discussion, qui se concentre sur l'intérêt, le bénéfice et la nécessité d'avoir de la discipline dans l'entrainement (appelé "training" dans le jargon du théâtre). Je ne sais pas si c'est une projection de mon propre état intérieur, mais je sens une certaine frénésie dans le public, comme une envie de bouger pour mettre en pratique ce qui a été discuté. Tout le monde est debout maintenant. J'invite les auditeurs à saluer l'espace de pratique en guise de mise en condition pour le keiko. Nous formons ensuite un grand cercle et la pratique commence.

Mokuso, rei
Echauffement Tenshin-ju-ssoho
Tenso, Daijodan
Daijodan face à face
Wakame taiso
Cercle,
Mokuso, rei


L'expérience a été vraiment chaleureuse comme en témoigne la photo. Elle va se prolonger dans un cours hebdomadaire intitulé "Shintaido et Performance" qui durera un semestre. L'occasion  pour les étudiants de connaître mieux le Shintaido.  Merci Tania!

Master Class - UNIRIO - 3 décembre 2012



PS : L''université UNIRIO est située à l'entrée de la Baie de Guanabara, là où les conquérants Portugais ont découvert le Brésil et qui deviendra par la suite la ville de Rio. (Ils pensaient que la baie était l'embouchure d'un fleuve d'où le nom donné à la ville : Rio qui signifie "fleuve" en portugais). La beauté de la baie est protégée des promoteurs, car elle est une zone militaire et une réserve environnementale. C'est l'un de mes lieux favoris pour son charme et sa situation géographique. 




vendredi 7 décembre 2012

Remise des diplômes au Centre Luta pela Paz

 9 novembre 2012, le centre Luta pela paz m'a invitée à participer à la remise des diplômes du cours sur les genres et la violence. Je retourne à la favela de Marê, heureuse de revoir les jeunes et l'équipe. 

Les adolescents m'ont accueilli par des applaudissements. Ils sont contents de me voir, je le suis aussi. J'assiste au film qu'ils ont réalisé à la fin de leur formation. Ils y ont ajouté des photos de notre cours de Shintaido. C'est beau de voir ces images projetées sur le mur de la classe du centre. C'est beau aussi de les entendre parler sur leur expérience, ce qu'ils ont appris.

L'un d'entre eux, Guttenberg, m'avait promis la dernière fois de m'offrir un cadeau pour me remercier. Il part chez lui le chercher et revient avec un très joli bol à saké sur lequel est écrit le kanji "Rêve". Son rêve à lui, c'est d'aller un jour au Japon :  il dessine des séries de mangas sur son agenda et ses cahiers. Il me pose un tas de question sur le Japon et me demande de revenir bientôt au centre enseigner le Shintaido... 

La remise des diplômes se poursuit par une célébration avec gâteau "bleu et blanc" aux couleurs du centre, soda, musique... Nous dansons ensemble. L'ambiance est à la fête, les jeunes se sont considérablement soudés durant ce cours et sont tristes que cela se termine. 

La soirée se poursuit au centre des arts de la favela où a lieu un festival sur la culture noire. Après un défilé de mode d'une styliste de la favela, accompagné de mannequins également d'origine de la favela, un spectacle de capoiera et de percussions époustouflant? A la fin du spectacle, les danseurs nous invitent à entrer sur scène et nous nous mettons à danser au rythme des batucadas... En sortant du centre, des tirs commencent à se faire entendre à proximité. Patricia, une des éducatrices du centre d'origine dominicaine s'exclame : "En République Dominicaine, quand on entend des tirs, tout le monde plonge à terre, ici au Brésil, les gens continuent à marcher comme si de rien n'était... " J'écoute cette phrase chargée de bon sens, sans savoir si je dois plonger à terre ou continuer à marcher! Décidément, ce sont autant de réalités parallèles qui cohabitent avec des enjeux et des défis bien particuliers. Il est minuit et je retourne à la Zona sul, en mini-van, tandis que dans la favela la nuit ne fait que commencer. 

Voici quelques photos prises lors du cours que j'avais donné pour les adolescents le mois dernier.


Début du cours en cercle
                         

Echauffement - relâchement de la nuque

Echauffement - Etirement / relâchement des bras et des épaules


Tachi-jump


Tachi jump


Démonstration Tenso


AAH : Ouverture de Tenso 

Tenso 


Daijodan
Daijodan kumite 



Daijodan kumite













                         
 Daijodan kumite


                 


                                       
                                                Daijodan kumite


Partage des impressions

samedi 3 novembre 2012

Performances urbaines de Shintaido

A partir de novembre prochain, Tania et moi allons inaugurer une série de cours intitulée "Performance et Shintaido", au Département de Théâtre de l'Université UNIRIO. Dans le cadre de notre préparation, nous sommes allées faire quelques performances de Shintaido, dans la ville L'expérience s'est montrée très intéressante. Voici le reportage photo accompagné de quelques commentaires. 

La forme et l'expression - Nous avons choisi de réaliser la forme "Tenso" (天相 Ten: "Ciel" So: "Manifestation ou expression"). Ce mouvement s'initie par une ouverture du corps vers l'arrière, puis culmine par un étirement vers le haut, le visage tourné vers le ciel. Il exprime l'unification vers le Ciel "Ten", la poursuite d'un idéal. C'est une forme de prière par le corps, une célébration de ce qui est au-delà de notre perception et de notre condition humaines... La posture exprime la confiance totale, l'abandon et l'ouverture de soi. Habituellement, ce mouvement s'effectue en criant le son "Aaaa" de toutes ses forces. Compte tenu du contexte, le kata a été effectué sur place et en silence. Comme le montre les photos ci-dessous, nous avons pris le parti de porter des vêtements civils (et non un keiko-gi ou "vêtement de pratique"). Notre intention était d'effectuer le mouvement quand nous le sentions propices et dans l'espace qui nous semblait le plus adéquat. La performance a été réalisée dans trois espaces urbains : la rue, un magasin et un shopping.

Nous avons adapté l'expression au contexte, notamment en l'exécutant en silence, sans faire le son "Aaaa", comme habituellement, notre propos n'était pas de choquer, perturber les autres personnes.

Ces performances s'inscrivent dans le cadre d'une recherche sur l'art relationnel et l'artivisme en milieu urbain. Le Shintaido est appréhendé, d'une part, comme une technique de préparation de l'acteur (ou"training") qui permet à celui-ci, entre autres, de mobiliser ses ressources physiques, mentales et émotionnelles, de mobiliser ses aspects énergétiques, de gérer l'espace, de développer ses perceptions, d'avoir un corps décidé et créateur, etc.  D'autre part, les mouvements du Shintaido sont également appréhendés comme des formes d'expression à part entière de la performance. 

Rue Pinheiro de Machado


Grand magasin Casa Video 




Shopping Botafogo, devant la vitrine d'une pharmacie. 





"Pour que vous vous sentiez BIEN" (Para vôce se sentir BEM) - Nous nous sommes senties particulièrement attirées par la devanture de cette pharmacie. La posture du modèle sur la publicité évoquait déjà en soi une expression d'ouverture et d'expansion qui est particulièrement évocatrice du Shintaido. La performance devant la pharmacie du shopping a été l'unique moment où nous avons perçu que des personnes nous observaient.


Commentaires et retours sur l'expérience :
  • Effectuer le mouvement Tenso dans la rue, un magasin ou un shopping modifie de fait notre rapport à ces espaces urbains quotidiens et, par conséquent, modifie aussi le regard que nous portons sur notre place (posture, rôle, influence) dans ces espaces;
  • Faire Tenso modifie notre état intérieur, stimulant un état d'ouverture, de calme et un sentiment d'unification dans un cadre qui peut être perçu comme stressant, bruyant, agressif; 
  • Faire Tenso dans un cadre urbain change nécessairement notre rapport avec le mouvement lui-même, habituellement réalisée dans le cadre plus formel d'un keiko (pratique), que celui-ci soit réalisé dans un espace intérieur (dojo) ou bien en extérieur. En délocalisant la forme dans l'espace ouvert de la ville, celle-ci devient de fait LE lieu de la pratique ou dojo
  • Faire Tenso devient une métaphore de "faire une grande respiration" ou "faire une pause" ou bien encore "créer une brèche" dans l'espace-temps de la ville et dans notre espace-temps personnel;
  • Avec Tenso, on passe en quelques secondes de l'expression d'une direction horizontale (temps et espace linaires, parcourir un itinéraire ou accomplir un objectif) à une expression verticale qui est généralement non ou peu exprimée dans la vie quotidienne et encore moins dans la ville. On fait  rapidement l'expérience d'un hors-temps, hors espace, autrement dit d'un "ici et maintenant"); 
  • Effectuer le mouvement Tenso dans ces espaces urbains revient à réaliser un breachingpour reprendre une expression de l'ethnométhodologie.

Questionnements - Suite à cette première performance, plusieurs questions ont émergé : comment le fait de porter un keiko gi (vêtement de pratique) modifierait l'expérience? Qu'est-ce que cela apporterait? Comment envisager de faire le "Rei" (salut) au début et à la fin? Cette question faisant écho à la recherche sur la pratique du salut dans le Shintaido que j'avais mené en 2006 et dans laquelle j'avais exposé que le salut constituait en quelque sorte l'essence de la pratique, dans le sens phénoménologique.

Nous ne sommes qu'au début de cette recherche qui se développera dans le cadre des cours à l'Université, à partir de la fin du mois de novembre. A suivre....  

jeudi 11 octobre 2012

Courez, courez jeunes gens !*

Mardi soir, je suis retournée au complexe de Marê, dans le Centre Luta Pela Paz. J'y allais pour donner un cours de Shintaido kenko taïso aux mères des élèves. Mais, les choses ne se sont pas passées exactement comme prévu...


16h00. Je me prépare pour partir donner mon cours à Luta Pela Paz (Fight for peace), dans le complexe de Marê. Puisque c'est l'heure du rush, j'ai prévu une marge de temps supplémentaire. J'enfourche ma bicyclette pour rejoindre la station de métro Cidade Nova d'où je vais prendre un bus qui me mènera jusqu'au quartier Nova Holanda. C'est un véritable périple et je m'y rends seule pour la deuxième fois.

Complexe de Marê
Le bus s'éloigne peu à peu du centre de Rio, et se remplit à chaque arrêt davantage de passagers. Je m'aperçois bientôt que je suis une des seules personnes à avoir la peau claire. Les chanceux qui ont trouvé une place assise, se sont pour la plupart endormis, harassés par leur journée et la chaleur moite qui règne dans le bus. Pour ma part, le trajet se fera debout. Il est long, et les embouteillages le rendent plus long encore. Le soleil termine sa course dans le ciel et l'horizon est déjà tout orangé. Lorsque j'arrive à la passerelle 9, il fait presque nuit. 

18h. J'entame ma traversée de la favela. La musique des hauts-parleurs bat son plein. Les effluves de viandes grillées se mélangent à celles des fruits, du poisson séché et du pop-corn. Ce mélange bigarré couvre l'odeur nauséabonde qui règne habituellement dans la favela, en l'absence de traitement des eaux usées. Les passants sont nombreux, l'ambiance de la rue principale est animée et quelque peu chaotique, l'éclairage est limité : un réverbère sur trois fonctionne et les loupiotes des échoppes et des boutiques n'éclairent que faiblement la rue couverte de terre.... Je me sens toutefois en sécurité, bien que sur mes gardes, et apprécie l'animation qui règne. La semaine passée, le complexe était presque en état de siège et l'accès en était plutôt déconseillé. A l'approche des élections municipales, les forces de police avaient fait irruption dans la favela pour arrêter des trafiquants, générant un climat de tension et de peur chez la population. 

Séance de capoiera devant le centre Luta Pela Paz
18h15. Lorsque j'aperçois les murs bleus du Centre, je sais que je suis bientôt arrivée. J'en suis soulagée, car il fait déjà nuit. Des enfants qui arborent le tee-shirt "Luta Pela Paz" sortent du centre en décrivant des mouvements de capoiera. Un immense sourire illumine leur visage: une image du bonheur dans ce quartier des déshérités. L'équipe m'accueille et m'invite à me joindre à une réunion où il est question du règlement sur les compétitions... J'aime particulièrement l'atmosphère  qui règne dans le Centre, mélange de respect, de bienveillance, d'ouverture et de tolérance. 

Le dojo du Centre Luta Pela Paz
19h. je me dirige vers le dojo où doit avoir lieu cette première rencontre avec les mères des élèves. Sont attendues en principe une dizaine de femmes, âgées de 20 à 55 ans. L'idée est que je leur propose un entraînement doux de Shintaido, puis qu'ensuite soit engagée avec elles une discussion sur leurs conditions de vie et les violences conjugales qu'elles subissent.
19h15.  Aucune mère n'est encore arrivée. Je discute  avec les professeurs de Judo et de lutte libre sur les arts martiaux, en général, et sur l'importance de transmettre l'esprit de la pratique dans les entraînements, en particulier.

19h20. La coordinatrice du groupe des mères vient s'excuser car la rencontre doit être annulée, aucune mère n'étant venue. "C'est difficile de les sortir de leur routine, me dit-elle, surtout lorsque la proposition est assez ouverte, comme aujourd'hui". "Pour ne pas que tu te sois déplacée pour rien, ajoute-t-elle, nous te proposons à la place de donner un entraînement de Shintaido aux jeunes. C'est justement l'heure de leur cours de Judo. Et la professeur de Judo est d'accord pour te laisser sa place." Je jette un coup d'oeil par dessus le grillage et j'aperçois une quinzaine de jeunes entre 14 et 25 ans, dont une seule jeune fille plutôt corpulente, qui attendent en bas, dans la cour. Ils discutent avec leur professeur de Judo. Ils ont aimé la proposition, semble-t-il, car rapidement ils montent jusqu'au dojo, enfilent leur tenue, tout en me lançant des regards furtifs. 

Jigoro Kano
19h30. On me prête un keikogi (je n'avais pas amené le mien pour rester en syntonie avec les mères qui auraient été elles-mêmes en vêtement civil). Tout a été si vite que je n'ai pas eu encore le temps de réfléchir à un programme de cours pour les jeunes.  Pourtant, je me sens prête. Ichi go ichi e (Une chance, une vie). Je me plie au rituel du Judo : chaque élève vient me saluer individuellement, puis nous nous saluons  face à face, ensuite nous saluons ensemble le portait du fondateur du Judo, Jigoro Kano. C'est à moi! J'invite tout le monde à faire un cercle et à prendre la position seiritsu-tai. Le keiko commence. J'enchaine ensuite Tenshinjuso-ho, shiwa-taiso, keri en cercle en partant de la position accroupie, hitori wakame, sumo, tsuki tous en cercle, puis en fudo-dachi. Les jeunes qui pratiquent assidûment depuis trois mois le judo, mais aussi la boxe et la lutte libre, ont beaucoup d'énergie, et se mettent à compter en japonais avec moi d'une voix forte. Moi-même, je me demande d'où me vient subitement toute cette énergie...


Pierre Quettier, avec qui j'avais eu un échange d'email, suite à ma première visite au centre, m'avait suggéré d'introduire dans ce contexte particulier la technique Sankakutobi, "le triangle d'Irimi". Ce que je fais :  montrer le pas d'abord en expliquant brièvement l'intention. Puis, recevoir un par un l'attaque de chacun en file indienne avant de présenter la technique en kumite et leur demander de l'exécuter. Au final, quatre d'entre eux font une démonstration, suite à ma demande. Nous terminons la pratique en cercle par une méditation en seiza. J'expose brièvement quelques aspects du Shintaido, je leur explique que l'autre n'est pas perçu comme un ennemi ou un adversaire, mais comme un partenaire et qu'à travers les mouvements d'attaque et de réception, notre intention est de construire un nouveau type de relation et de communication, fondé sur un esprit de solidarité et d'entraide mutuelle pour grandir et dépasser nos peurs. Je sens la plupart des jeunes poindre enthousiastes, deux d'entre eux paraissent un peu plus sceptique. J'ouvre ensuite l'espace pour des questions/réponses : "Où peut-on apprendre et pratiquer le Shintaido à Rio?"... "Y'a-t-il des katas dans le Shintaido?"... "Est-ce que vous allez revenir donner un cours?"... "Quand....?"

Shintaido

21h30. Le cours s'achève comme il avait commencé. Les jeunes viennent me saluer individuellement en file indienne et me remercient. J'ai pu constater qu'entre le début du cours et la fin, leurs mouvements se sont considérablement étirés, leur expression s'est agrandie, leur corps s'est ouvert et leur visage détendu. J'ai mesuré, une fois de plus, que le Shintaido a pour effet de déprogrammer certaines habitudes ou instinct telles que la compétitivité, l'agressivité, l'enfermement et que les mouvements transmuent les intentions conflictuelles en une énergie constructive, positive pour l'individu et le groupe.

22h15. Je quitte le Centre avec deux autres collègues. Nous traversons la favela en voiture pour rejoindre l'Avenida Brasil d'où je vais prendre un bus, puis le métro qui me ramènera vers la Zone Sud  et mon domicile. Chaque visite à Marê me fait davantage prendre conscience comment deux réalités si opposées, se côtoient à si peu de distance : l'opulence, les privilèges et le confort d'un côté, la pauvreté, l'absence de tout et la lutte pour survivre, de l'autre. Pendant le trajet, je repense à l'intensité de l'expérience inattendue que je viens de vivre.  Je revois les visages des jeunes en train de pratiquer et suis tellement heureuse d'avoir partagé cette pratique de Shintaido avec eux. J'ai une pensée pour tous ceux et toutes celles qui enseignent le Shintaido, à travers le monde....

* "Courez, courez jeunes gens! Les yeux fixés sur l'horizon ! Demain vous appartient ! "(Aoki sensei)



mardi 2 octobre 2012

Shintaido Bo-jutsu à Rio

Dans cet article, je parle du cours de  bo-jutsu qui a démarré le 22 septembre, jour du printemps, ici à Rio.


Lors des pratiques hitori (en solo),  le bâton est un bon compagnon. Cet été justement, j'avais ramené de France une dizaines de bo. Tous ces derniers mois, j'avais regretté d'avoir laissé le mien à Paris. 
Bien que n'ayant auparavant jamais enseigné le bo, j'avais à l'occasion montrer et proposer quelques applications dans le dojo d'Aikido où j'enseigne à Rio. Les élèves s'étaient montrés intéressés, curieux et désireux de pratiquer plus.... L'idée d'ouvrir un cours de Shintaido Bojutsu en plein air avait alors commencé à germer dans mon esprit. 

J'avais été également inspirée en apprenant qu'Aoki sensei avait en partie conçu le curriculum du Shintaido Bo-jutsu, après à son  séjour au Brésil, comme il l'écrit dans son livre Total stick fighting : "The inclusion of nagewaza was a late development that resulted in part from a journey I made. In 1976, I felt I had finished developing the system for teaching Shintaido Bojutsu, and during the next two years I traveled extensively through Central and South America. I was profoundly moved by the scale and sheer beauty of place like Mato Grosso in Brazil, and the Andes mountains. I determined to try to create a stick-fighting system that would have something in common with the grandeur of those landscapes and at the same time in imbued with the deeply natural aspect of our humanity. With this in mind, I completely revised the Shintaido bojutsu I had developped to that point, and was able to make it into a much richer system." (p. X) Autant de motivations pour que je décide de mettre en place ce cours. 

Le rendez-vous a été donné le jour du printemps, dans le Parque Guinle, lieu de résidence du gouverneur de l'Etat de Rio. C'est un véritable havre de paix et de nature, en pleine ville, qui a été dessiné par un paysagiste français Gérard Cochet avec des suggestions du célèbre artiste brésilien Burle Marx. Le "dojo" est un terre plein qui domine le Parc, un peu à l'abri des promeneurs. Par chance, cet espace est ombragé. C'est un détail important, compte tenu de l'ensoleillement et de la chaleur parfois écrasantes qui règnent sur Rio (jusqu'à plus de 40 °C l'été). Le cours a lieu le samedi matin, de 10h à midi, ni trop tôt pour laisser aux cariocas la possibilité de se remettre des fêtes du vendredi soir, ni trop tard pour ne pas rivaliser avec les activités du samedi après-midi. A l'annonce du cours, plusieurs personnes ont manifesté leur enthousiasme pour connaître le Bo-jutsu et venir essayer. 


Malheureusement, la nuit précédant le cours, il a plu des trombes d'eau et au matin, le ciel était encore gris et menaçant. Autant dire que pour un carioca, un temps pareil est une invitation à rester au sec chez soi et attendre le retour du soleil. Nous étions pourtant quatre valeureux pratiquants pour ce premier cours : Tania, Nathalia, Lucas et moi. Lucas est aussi pratiquant de Krav-maga, une méthode d'auto-défense israélienne. A la fin du cours, nous avons  échangé des points de vue sur nos pratiques et même fait quelques kumibo ensemble... 

 Lors du deuxième cours, des passants ont observé, des enfants ont fait des commentaires, des chiens mi-peureux, mi amusés, ont reniflé les bo. Mais c'est surtout l'un des jardiniers du Parque qui avait l'air intrigué. Il a d'abord regardé la pratique de loin, lançant des regards furtifs. Il s'est finalement rapproché nonchalamment, tout en continuant à ratisser les feuilles tombées sur la pelouse. "Legal isso! O que que é?" ("C'est chouette ça, qu'est-ce que c'est?") je lui ai brièvement expliqué l'origine du Bo-jutsu version Shintaido.  Lui, avait commencé à pratiquer le Nunchaku pendant trois mois, mais il avait dû arrêter à cause de ses horaires de travail. Alors que nous continuions à discuter, il s'est mis à reproduire les mouvements de Juggle bo avec le râteau qu'il tenait à la main. Il s'est éloigné en faisant tournoyer son râteau dans l'air tout en commentant : "E intéressante, é muito interessante! (C'est intéressant, c'est très intéressant !)